Sur le banc usé du jardin Henri IV un vieil homme admire en silence. Devant lui les passants s’enfoncent dans leur quotidien… Ils courent les yeux accrochés
au sol, toujours droit devant près à dévorer la vie, comme si rien ne méritait l’effort d’un regard. Ils se croisent tous les jours mais ne se connaissent pas… Pire même, ils ne se reconnaissent
pas. Le vieil homme les regarde et s’amuse de cette cécité involontaire qui conduit ces passants. A ces lèvres un sourire accroché depuis bientôt un siècle se refuse à disparaître. Il a creusé
avec le temps une trace sublime, sur son visage de vieux, qui efface les marques rugueuses qu’une vie peut laisser. En fait, si les passants s’arrêtaient, il serait légitime qu’ils s’étonnent de
ce rayonnement inhabituel qui chaque jour, depuis dix ans, illumine cette partie du jardin. Cependant ils marchent, ils courent mais jamais ne s’arrêtent.
Les cris provenant des aires de jeux pour enfants couvrent ce matin le bruit des pas, des téléphones et des conversations virtuelles qui animent
quotidiennement l’allée nord du jardin.
Nous sommes le 9 juillet de l’année 2005. Un petit garçon est assis de l’autre côté de l’allée. Il regarde ce vieillard avec intérêt depuis plusieurs minutes
sans arriver à décrocher son regard. Dans son élan pour attraper son ballon, il a croisé son regard. Abandonnant son ballon à sa course folle, il s’est arrêté comme suspendu à cet échange
inattendu. Il refuse d’aller chercher son ballon de peur que le vieil homme ait disparu à son retour et de perdre ainsi ce moment si étrange. Alors il s’assoit et regarde. C’est la première fois
qu’il voit un vieux aussi bizarre. Après la mort de son dernier grand-père l’an dernier, sa grand-mère est la seule vieille personne avec qui il parle encore aujourd’hui. Mais l’aigreur qui
alimente ses discours lui font dire que la vie qui l’attend ne sera pas des plus facile. Entre guerre et chômage, divorce et mensonges… Il ne comprend pas encore tous ces mots mais il sait qu’ils
n’annoncent rien de bon pour la suite. Il suffit d’entendre le ton sur lequel sa grand-mère en parle. Il n’aime pas parler avec sa grand-mère parce qu’il la sait triste et qu’il ne peut rien
faire pour l’aider. Combien de fois il aura entendu ses parents lui dire « On ne peut pas la changer ! ».
Alors il s’invente des histoires tous les premiers week-end du mois pour échapper à la fameuse visite, dans cet appartement aux tapisserie noircies qui
semblent avoir l’âge de sa grand-mère. C’est pourquoi ce vieux monsieur de l’autre côté de l’allée l’intrigue. Il ne ressemble pas à sa grand-mère. Il sourit bêtement, comme si un fil invisible
était accroché à ses lèvres et les tirait vers le haut. De temps en temps, le vieil homme disparaît derrière une nuée de passants qui se croisent. Mais c’est toujours la même surprise lorsque son
visage réapparaît au sortir de la foule, un sourire atypique dans ce quotidien sans émotion.
L’enfant hésite. Il voudrait lui parler mais il a peur que cela fasse comme avec sa grand-mère et que ce
visage serein ne cache en réalité la même aigreur vis à vis de cette vie qui le laisse sur le bord du chemin. Peut-être est-ce une maladie terrible qui oblige le vieillard à garder ce sourire. Il
se transforme alors en une simple déformation hideuse sur ce visage pourtant serein. Le pauvre homme, devoir vivre toute sa vie avec un visage heureux quelles que soient les souffrances endurées.
L’enfant est soudain pris de pitié. Elle remplace l’étonnement mais accroît la curiosité. Mille questions à poser. Est-ce que c’est contagieux ? Comment elle s’attrape ? Peut-on en
guérir ? L’envie est trop forte, le risque limité. Si c’est contagieux il partira en courant et sera protégé par le mur de passants.
Le mur de passants… Pour plus de prudence il préfère le contourner et ne pas risquer de se faire embarquer dans leur course contre la montre. Après un effort
incroyable pour se frayer un chemin dans ce flux incessant, l’enfant se retrouve enfin face au vieil homme qui n’a cessé de sourire. L’enfant trouve son sourire changé. Il ne sait pas s’il
traduit une invitation ou plus simplement une moquerie. Après tout quelle idée de regarder à ce point un inconnu ?
Le vieil homme ne dit rien, comme s’il attendait qu’il fasse le premier pas. Cette invitation à parler en premier plait à l’enfant. Il n’était tellement pas
habitué avec sa grand-mère qui n’écoutait que ce qui sortait de sa propre bouche. Après encore quelques instants d’hésitation l’enfant vint s’asseoir
sur le banc usé, à la gauche du vieillard. Ce denier continuait de regarder la foule des passants sans sembler se soucier de sa présence.
Un bras sur le dossier du banc, une jambe repliée et l’autre se balançant dans le vide, l’enfant semble fasciné par cette présence.
« - Vous êtes malade monsieur ? »
Le sourire du vieillard se transforma en un rire non contenu. Il sembla à l’enfant que le
vieux n’avait pas du rire depuis longtemps.
Comment peut-on rire aussi ouvertement et se
moquer d’un enfant de huit ans ? La honte envahie le visage de l’enfant qui se lève d’un seul coup s’apprêtant à fuir cette méchanceté gratuite à son égard.
Le vieil homme cessa de rire et retrouva son sourire.
« - Oui je suis malade… »
Coupé dans son élan, l’enfant s’en voulu d’avoir voulu fuir. Il se rappelle toujours de sa mère qui l’avait un jour repris après avoir refusé de répondre à
un autre enfant handicapé qui le dévisageait avec ses yeux globuleux. « Tu dois être gentil avec les personnes qui sont malades, il ne faut pas les rendre plus malheureux », avait-elle dit avec cette douceur qui la caractérisait. Depuis se jour il s’était promis d’essayer de toujours faire son maximum pour
aider les personnes malades. Cela lui a d’ailleurs valu une grosse réprimande l’an dernier après avoir offert à un homme en fauteuil roulant qui attendait dans la rue de pouvoir traverser, une
des jambes de son robot qu’il avait soigneusement arraché pour l’occasion. Le monsieur n’avait pas vraiment apprécié ce geste pourtant fait avec une réelle envie d’aider et les parents, gênés par
la situation, avaient crié comme jamais.
Aujourd’hui il était bien décidé à ne pas
laisser tomber le vieil homme et sa terrible maladie. Il prit donc le parti de se rasseoir près du vieillard.
« - C’est quoi votre maladie ? Ca se guérit ? »
« - Rassure toi elle se guérit… elle se guérit, mais je ne veux pas en
guérir. »
« - Pourquoi ? Quand on est malade il faut toujours essayer de guérir. Maman m’a
dit que si on veut guérir il suffit de le penser très fort et que ça marche. Si vous voulez je peux penser avec vous ! »
Le regard du vieillard s’assorti à son sourire.
« - C’est vrai dit le vieil homme. Mais regarde tous ces passants. Ils souffraient tous
de la même maladie et aujourd’hui ils sont guéris. »
L’enfant ne comprenait pas bien mais il appréciait la douceur des paroles qu’il entendait.
« - Maintenant ils marchent dans ce jardin à la recherche d’un idéal qu’ils ont perdu
en guérissant. Je t’ai vu essayer de les traverser tout à l’heure pour venir me rejoindre. J’ai vu tout le courage qu’il t’a fallu pour affronter cette machine à
écraser. »
« - Quelle machine ? »
« - Ce flot d’êtres humains qui avance droit devant en écrasant tout sur son passage,
oubliant le petit garçon qui essaye de traverser le chemin sans les déranger. »
« - Oui mais c’était pas si difficile » dit l’enfant avec
fierté.
« - Pour toi non car tu es jeune et plein de force et de volonté. Mais si un vieillard comme moi essayait, ils me briseraient avant même que j’ai pu
faire un pas. »
L’enfant ne savait pas s’il venait d’entendre un compliment à son égard ou une plainte du vieil homme.
« - Vous voulez traverser ? », hasarda-t-il.
« - Non je suis très bien ici pour affronter ma maladie. »
« - Mais quelle maladie ? » demanda l’enfant avec une furieuse envie de
savoir comment il pourrait aider ce vieil homme.
« - Je veux bien vous aider mais il faut me dire ce que vous
avez ! »
« - J’ai des troubles de la vue… de la vision… Oui si je devais donner un nom à cette
maladie, je l’appellerais la Vision Absolue. »
« - La Vision Absolue ?! » s’écria l’enfant comme s’il venait d’entendre un
mot magique dont il ne comprenait pas le sens.
« - Oui. C’est à dire que je vis constamment avec un regard grand ouvert sur le
monde qui m’entoure. La moindre petite chose anodine m’apparaît comme grandiose. Un regard, un brin d’herbe, cet insecte que je ne connais pas mais qui joue sur mon pantalon depuis dix minutes
comme si nous étions les meilleurs amis du monde, ce vieux banc usé, ce courant d’air qui donne vie aux millions de natures mortes qui nous entourent… »
« - C’est quoi une nature morte ? »
« - Les peintres parlaient de nature morte lorsque le sujet de leur tableau était immuable,
immobile. Moi j’appelle nature morte tout ce qui ne peux pas se déplacer sans l’aide de l’homme, du vent ou d’un autre élément. Tu vois ce papier par terre ? Eh bien sans ce courant d’air il
serait condamné à vivre sur le bord de cette allée pour le restant de ses jours. »
« - C’est comme mon ballon !!! Si je lui tape pas dedans il bougera
jamais. »
L’enfant avait jusqu’alors oublié son ballon. Un regard inquiet sur le jardin le rassura. Il
avait fini sa course dans une haie d’arbustes qui ornait le bord de l’allée. Il se retourna à nouveau vers le vieil homme.
« - Mais pourquoi c’est une maladie de voir les choses comme
ça ? »
« - Parce que la plupart des Hommes ne voient rien là où moi je vois quelque chose d’incroyable. C’est une sorte de folie à laquelle ils m’ont condamné. »
« - Vous êtes un fou ? », demanda l’enfant un peu
surpris.
« - Ou alors ce sont les hommes qui le sont… »
« - Vous avez pas l’air d’un fou. A la télé ils ont montré des fous. Ils arrêtaient pas
de crier et de courir partout. Vous, vous êtes assis sur un banc et vous ne dites rien. »
L’homme regarda l’enfant en souriant. Puis ensemble ils regardèrent les passants. Aucun
d’entre eux n’a pris conscience de la scène qui se passe sur le vieux banc. Ils marchent, toujours plus vite comme pour fuir cette folie dans laquelle ils pensent que le vieillard a
sombré.
Le silence qu’ils partagent ensemble est si intense qu’il couvre les cris des enfants de
l’autre côté de l’allée.
« - C’est parce que vous êtes malade que vous
souriez bêtement? »
La question donna naissance au même rire qui, quelque temps avant, avait gêné
l’enfant.
« - Oui. Je souris parce que la vie est belle et que j’en ai conscience. La plupart du
temps nous ne sommes pas conscient de la chance que nous avons de connaître ce monde. Moi j’ai mis du temps avant de le savoir. Beaucoup de gens ne le savent pas, ne prennent pas le temps de la
savoir. »
« - Et c’est difficile à savoir ? »
« - Très difficile ! Il faut prendre le temps d’apprendre à regarder la vie.
Apprendre à l’admirer, malgré les choses que tu entends à la télévision sur les guerres et toutes ces détresses quotidiennes qui nous écarte de cet apprentissage. »
« - Mamie me parle toujours de la guerre où mon grand-père a disparu. Souvent elle
pleure. C’est triste la guerre, ça ne s’admire pas ! »
« - Tu as raison… c’est triste la guerre. » dit le vieil homme dont le sourire
perdait pour la première fois son éclat.
Un silence gêné s’installa sur le vieux banc usé. L’enfant pensait à la première fois où sa
grand-mère lui avait parlé de la guerre avec les Allemands. Lui jubilait car il avait depuis peu un correspondant Allemand grâce à son école et il était tout fier de pouvoir dire qu’il avait un
copain quelque part dans le monde. Sa grand-mère ne semblait pas partager sa joie et il avait insisté pour qu’elle lui explique pourquoi elle était triste. Il avait remarqué, malgré leurs
discrétions, les larmes qui s’accumulaient dans ses yeux. Il ne comprenait pas. Sa grand-mère l’avait pris sur ses genoux de manière à ce qu’ils regardent ensemble dans la même direction.
L’enfant savait que dans son dos les larmes s’étaient mises à couler mais il n’osait plus regarder sa grand-mère. Elle lui avait parlé de l’arrivée des Allemands, des soldats, des camps de
concentration. Il ne savait pas ce qu’était un camp de concentration. La seule chose qu’il comprit c’est que son grand-père était resté dans un camp même après la fin de la guerre. Il avait du
abandonner sa grand-mère. Ou alors il était mort. En fait il ne savait pas très bien. Le souvenir de sa grand-mère en pleurs le rendait triste.
Le vieil homme le regarda avec compassion.
« - Mais tu sais il peut y avoir de très belles choses dans la
guerre. »
Cette phrase fit revenir l’enfant sur le vieux banc.
« - Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a de beau dans un camp de
concentration ? Je suis sûr que vous connaissez même pas !», dit-il entre tristesse et colère.
En plaçant ce mot terrible qui fait rougir tous les adultes, l’enfant espérait que le vieil
homme ne chercherait pas à lui raconter de belles histoires comme on en raconte à des enfants de huit ans.
Mais le vieillard ne sembla pas surpris par cette évocation des camps.
« - Malheureusement je connais… trop bien même. Heureusement
aussi. »
« - Pourquoi heureusement ? »
« - Parce qu’aujourd’hui cela me donne le droit d’en parler. Et parce que c’est là bas
que j’ai vécu les plus belles preuves d’amitié de ma vie. C’est dans ces endroits que tu apprends que l’homme n’a pas besoin de parler pour prouver son amitié. J’ai le souvenir d’un regard… Un
ami très cher qui est mort dans ce camp, et qui à l’heure où j’en avais le plus besoin à su m’apporter ce besoin de me battre et de rester en vie. Un regard si pénétrant qu’il remplace tous les
mots, tous les sourires. Je venais de passer huit mois dans ce camp. Il savait que je baissais les bras et que j’attendais aussi la mort. Il savait. Mais avant de s’éteindre il m’a fait promettre
à travers ce regard de ne jamais abandonner cette vie. Il est trop facile de se laisser mourir alors qu’il est si difficile de vivre… »
L’enfant ne comprenait pas bien comment, sans parler, on peut dire autant de
chose.
Par contre il appréciait qu’un adulte arrive à lui parler de la mort aussi facilement. En
général ils se cachent derrière des mots qui ne veulent rien dire et rendent ce phénomène encore plus difficile à comprendre. A la mort de son poisson rouge, sa mère s’était embarquée dans une
explication mêlant sommeil et voyage. Il avait fallu la remarque d’un garçon dans la cours d’école pour mettre les choses au clair : « - Il a crevé ton poisson ! » Technique
un peu abrupte mais qui avait eu le mérite de conclure le débat autour de son poisson.
A présent le vieil homme semblait absorbé dans ses souvenirs. Il souriait à nouveau d’un
sourire éclatant.
« - Pourquoi vous souriez alors que votre ami est
mort ? »
« - Je trouve ironique d’avoir pris conscience de la beauté de la vie dans un endroit
pareil. »
« - Alors la vie est toujours belle selon vous ? Vous êtes jamais triste ?
Vous ne pleurez jamais ? »
« - Bien sûr que je suis triste parfois. Cela me rend triste de voir que les
Hommes arrivent encore à se battre. Cela me rend triste quand je vois un vieil homme abandonné sur le trottoir qui survit sous le regard indifférent des passants. »
L’enfant se demanda s’il le vieillard n’était pas en train de parler de
lui.
« - J’ai pleuré souvent dans ma vie. »
« - Moi je pleure tout le temps ! » dit l’enfant.
« - Oui mais je suis sûr qu’à ton âge tu ries plus que tu ne pleures.
Non ? »
Silence.
L’enfant sembla hésiter dans sa réponse.
Le flot des passants avait diminué depuis le début de leur conversation. Les cris provenant
de l’aire de jeux semblaient plus audibles sans ce mur humain.
« - Alors moi aussi je suis malade ? » demanda l’enfant
inquiet.
« - Oui » répondit-il avec une voix rassurante. « - Tous les enfants ont
cette chance. Nous naissons avec une capacité d’émerveillement incroyable. On grandit en découvrant le monde, on donne une explication magique à chaque chose qui nous entoure. Un miroir, la
télévision, les voitures,… tout est magique ! Moi j’ai gardé la capacité d’émerveillement d’un enfant de dix ans. »
« - Moi je n’ai que huit ans... », dit l’enfant un peu déçu.
« - Tant mieux ! Tu as encore beaucoup de chose à découvrir, à comprendre. Tes
yeux sont encore les témoins du miracle qui nous entoure. Profite de ce moment de ta vie et si tu le peux, essaye de préserver la conscience de ce miracle en
grandissant…»
A cet instant le vent tourbillonna dans l’allée nord du jardin Henri IV entraînant les
feuilles sur le sol dans une danse circulaire et désordonnée. Le temps semblait suspendu à cette danse. Dans le jardin, personne n’avait prêté attention à cet envol anodin.
L’enfant, lui, semblait captivé par le phénomène. Le vieillard souriait.
« - C’est ça un miracle ? » demanda l’enfant sans quitter le ballet des
yeux.
« - Oui, répondit le vieil homme. C’est ça un miracle… »
L’enfant sourit.
Fin…