La fille d'Ali Rahmadi
a les yeux dans le vide. A quoi pense-t-elle ? Je n'ai jamais vu une telle expression. Aujourd'hui encore je n'arrive pas à décrire ce qu'elle exprime? Tristesse ? Peur ? Appel à
l'aide ou simple regard d'un enfant qui fait face à l'inconnu ? Comme si à travers ce regard elle reprenait les mots de son père : « Jamais nous ne pourrons oublier ce que nous
avons vécu. Jamais. Nous avons beaucoup de choses dans nos coeurs.»
Méli mélo de cordes et de tissus comme simple maison. Je me demande
encore comment les piquets qui tiennent les cordes ont pu être enfoncés dans ce sol que le soleil a durci comme du béton.
Dans cette tente je retrouve Zahra
Mosazada. Elle a commencé une grève de la faim il y a trois jours. Elle souhaite que les Nations Unies s'intéressent à elle, à sa famille. Je suis touché par la scène et la détresse qui s'en
dégage. Dans les bras de son mari sa fille de dix mois pleure. Bayat me demande de lui expliquer qu'une grève de la faim ne fera qu'empirer une situation déjà difficile. Après quelques mots
Zahra me coupe : « Safe or death! ». Je les quitte avec un sentiment d'impuissance qui me
révolte...

J'arrive dans la tente de Reza Alghasi. En m'asseyant j'aperçois à travers une ouverture une petite fille seule au milieu d'un chemin. Sous un soleil de plomb, elle joue. Tout simplement. Reza
surprend mon regard :
« Vos enfants jouent avec des ordinateurs, les nôtres jouent avec de la
poussière. »
Un attroupement attire mon attention.
En m'approchant je découvre des enfants qui jouent avec de la terre. Bayat m'explique qu'ils ne jouent pas mais qu'ils fabriquent des briques en utilisant les eaux usées et la boue qui sortent
des tentes avant de les faire sécher au soleil. Aujourd'hui la chaleur est telle qu'il m'est difficile d'imaginer que cet hiver ils auront besoin de ces briques pour les isoler du
froid.
Bayat regarde à travers la clôture qui
entoure le camp. A quelques centaines de mètres la frontière Iraquienne qu'il a franchie il y a de cela 18 mois pour trouver refuge en Jordanie avec sa mère, ses cinq frères et ses deux soeurs.
Quelle triste ironie. Après avoir vécu 24 ans dans un camp de réfugiés en Irak et avoir décidé de fuir enfin le pays, il se retrouve aux portes de la Jordanie sans pouvoir aller plus loin.
L'Irak semble le narguer de n'avoir pas pu s'éloigner davantage...
La chaleur étouffante du désert Jordanien oblige les réfugiés à vivre à l'intérieur des tentes. Cuisine, chambre,
coin pour se laver,... une seule pièce. Shirwali Jawanni me reçoit pour déjeuner. La générosité de ces gens n'a d'égal que le dénuement dans lequel ils vivent. Le réchaud dans lequel elle prépare
le riz chauffe encore un peu plus l'atmosphère. J'ai l'impression qu'il fait aussi chaud ici qu'à l'extérieur !
Sous une lumière écrasante qui blanchit le paysage, une des filles de shakary Bradar Aziz se rend à l'école. A la main son
unique cahier. CARE a mit en place les cours à l'intérieur du camp, fournissant matériels et mobiliers à tous les participants. Les professeurs sont des réfugiés. Les impliquer au maximum dans la
vie du camp facilitera leur intégration en cas d'accueil dans un pays hôte.
Dans une des tentes de CARE, la fille d'Ali Reza azizi donne des cours de peinture aux jeunes du camp. C'est un moment irréel qui me fait oublier où je
suis, l'espace d'une petite heure. Ici les sourires arrivent à reprendre le dessus. La peinture leur offre la liberté qu'ils n'ont pas à l'extérieur de l'atelier. Beaucoup d'oiseaux sont peints.
L'image me plaît...
Sur notre passage, des dizaines de réfugiés nous observent, nous interpellent. Au milieu de la foule compacte, je suis comme happé par le regard d’une
jeune fille. Beaucoup ont un regard sec qui traduit la perte d’un espoir trop longtemps espéré. La fille de Mohamad Ghaytoli, elle, me regarde comme pour vérifier que je suis vraiment là, bien
réel. Je me sens démuni en prenant conscience de ce que ma présence ici peut laisser croire. Lorsque je m’adresse à Mohamad, je commence par lui dire que je suis à Ruweished pour témoigner à mon
retour, mais que je ne veux pas leur donner de faux espoirs.
« Un faux espoir est toujours mieux que pas d’espoir du tout », me dira Bayat en sortant de la tente.
Quel contraste saisissant. La clôture du camp, à laquelle s’adossent des barbelés tombés depuis longtemps, accumule papiers et sacs plastiques. Comme si
eux aussi étaient condamnés à vivre là, sans espoir de s’envoler. A quelques centaines de mètres à peine, la longue file d’attente des camions qui passent en Irak et en Jordanie. Depuis la guerre
en Irak, le commerce routier entre les deux pays a repris. Paradoxe incroyable de cette prison humanitaire accolée à cette route, symbole de liberté, qui se perd à l’horizon.
Cette route je la reprends pour rentrer sur Amman, le regard dans le vide et le cœur plein à craquer…
« Quand tu rentreras chez toi, souviens-toi de ce que tu as vécu ici. Souviens-toi et s’il te plaît… raconte. » - Bayat Mirzayi
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Merci à vous de m'aider à tenir ma parole... en parlant de ce blog.
PS: La fermeture du camp de Ruweished, prévue en septembre 2006 a encore été retardée.